13/06/2008

Crise des subprimes

house of cardsEconomie et agenda politique

 

Le prix Nobel d'Economie Joseph Stiglitz juge que "la crise des subprime n'est pas terminée" aux Etats-Unis et en Europe, et que cette crise est liée à la flambée des prix pétroliers et alimentaires, dans un entretien au journal français Libération samedi. "La crise des subprime", les prêts hypothécaires à risque américains, "n'est pas terminée", affirme M. Stiglitz, expliquant qu'avec la chute du marché immobilier aux Etats-Unis, de plus en plus d'Américains se retrouvent incapables de rembourser leurs prêts hypothécaires, liés à la valeur de leur logement. L'ex-économiste en chef de la Banque mondiale, qui fut également conseiller économique de l'ex-président américain Bill Clinton, ajoute que du côté de l'emploi "il y a moins d'heures de travail sur le marché", un "signe clair que l'économie est malade". Il prévoit aussi qu'en "2008, le déficit américain atteindra "500 milliards de dollars", et que les Etats-Unis n'ont donc "plus les moyens de stimuler l'économie". L'Europe va continuer à pâtir de la crise née aux Etats-Unis car "de nombreuses banques européennes ont acheté ces produits dérivés des subprime et en subissent le contrecoup", et parce que la faiblesse du dollar vis-à-vis de l'euro favorise les exportations américaines aux dépens des européennes. Pour M. Stiglitz, la flambée pétrolière, les émeutes de la faim, la crise financière et les menaces de récession sont "liées". "La crise pétrolière est liée à la situation de la guerre en Irak. Celle des subprime, une conséquence de la guerre et de la hausse du baril. La crise alimentaire, via l'essor des biocarburants, résulte de la crise pétrolière", argumente-t-il. (07/06/2008, L'Echo)

 

 

euro1Il est important d’avoir les idées claires sur ce qui se passe actuellement. Les liens établis par M. Stiglitz entre les variables sont un peu étranges, peut-être influencés par l’agenda électoral américain. On ne peut tout imputer à la guerre d’Irak.

 

Tout d’abord, la crise pétrolière de 2008 n’est que partiellement liée à la guerre déclenchée en 2003 en Irak. Cette dernière ne serait en fait responsable que de 10 à 20% de la hausse du prix du baril. La crise des sub-primes n’est pas non plus liée directement à la guerre mais au fait que la spéculation s’est emparée du marché immobilier. Dans le contexte des très bas taux d’intérêts déterminés par la Réserve Fédérale pour sortir des conséquences du précédent cycle spéculatif (la « bulle Internet »), il était tentant de proposer du crédit bon marché à des ménages peu solvables, et il était possible de se payer sur la différence. Ces taux ont par la suite remonté, et les spéculateurs ont été pris en tenaille.

 

C’est dans un contexte de désordres monétaires – baisse implicitement voulue du dollar pour financer les déficits d’Etat américains, effectivement alimentés par les dépenses militaires, hausse relative de l’euro dûe au monétarisme européen – que la Fed a à nouveau baissé ses taux pour soutenir l’économie et éviter une débâcle boursière. Les placements en dollars devenant moins intéressants, les fonds spéculatifs se sont alors emparés des marchés des matières premières – pétrole, or, denrées agricoles – jugés plus lucratifs. Le renchérissement du pétrole a alimenté l’inflation, poussant la BCE à maintenir des taux élevés ce qui orientait l’euro à la hausse, tandis que le dollar continuait de baisser en raison d'anticipations moins positives pour les affaires aux Etats-Unis.

 

La demande énergétique croissante de la Chine et les subventions aux biocarburants ont été des facteurs aggravants sur les marchés énergétique et alimentaire, sans être la véritable cause de la crise.

25/05/2008

Convivialité

social capital 2

La semaine du bonjour: les gestes élémentaires

 

 

Si vous dites "bonjour" spontanément à un inconnu en rue entre le 5 et le 9 mai, tout ce que vous risquez est de gagner 25 ou 25.000 euros. Des membres de "Message sans nom", un groupe qui milite pour une société plus amicale et soucieuse de l'autre, arpenteront en effet les rues à la recherche de ces "bonjours" spontanés durant la "Semaine du bonjour". "Message sans nom" part du principe que de petits changements suffisent à rendre la société plus agréable. Pour récompenser les personnes amicales, une "équipe du bonjour" anonyme arpentera les rues du pays et offrira jusqu'à 100 fois 25 euros par jour à qui leur dira bonjour spontanément. Deux d'entre eux gagneront même 25.000 euros. "C'est facile de mobiliser les gens mais il faut un encouragement. Notre objectif est donc de donner une petite étincelle à ce geste simple que nous voulons installer", explique le directeur créatif de la campagne. 

 

La Semaine du Bonjour, qui s'est déroulée du 5 au 9 mai, a remporté un grand succès, a indiqué mardi Piet Jaspaert, coordinateur de l'asbl Message sans Nom. L'action va désormais être déclinée avec l'accroche "Dites bonjour et gagnez... un million de sourires, un collègue de bonne humeur, des voisins sympas...". Les plus courtois ne seront donc plus récompensés d'une somme d'argent. Avec le slogan "Dites bonjour et gagnez 25.000 euros", la campagne a sillonné la Belgique la semaine dernière. "La campagne a aussi énormément attiré l'attention des médias et celle des institutions et des entreprises", a indiqué Piet Jaspaert. Le but était d'offrir 25 euros à 100 personnes qui diraient spontanément "Bonjour" dans la rue. L'équipe n'a pu trouver que 35 "Bonjours" spontanés par jour. "Cela prouve qu'il faut oeuvrer pour une société plus amicale et attentive", a jouté M. Jaspaert. La campagne va être prolongée ces prochaines semaines. Via le site web www.messagesansnom.be, des idées sont récoltées pour dire "bonjour" d'une façon nouvelle. Les meilleurs idées seront publiées fin 2008 dans un livre édité par Message sans Nom. La campagne a reçu beaucoup d'attention de l'étranger également (Belga, 29/04/2008 et 13/05/2008).

 

 

Derrière sa simplicité apparente, cette initiative va loin! Elle a le mérite de reposer sur leurs bases les gestes élémentaires qui sont indispensables non seulement pour la communication interpersonnelle, mais pour le vivre-ensemble et, finalement, pour la création de capital social durable.

 

social capital 4Quelles que soient les vicissitudes de la vie sociale ou nos frustrations individuelles, il faut poser ces actes minimaux sur lesquelles tout rapport social se construit : la reconnaissance de l’autre dans l’espace public par le regard, le sourire et le salut. Peu importe si ce salut est mal reçu, ne reçoit pas de réponse, ou est mal interprété. Il faut avoir le courage et la patience d’apporter cette contribution individuelle modeste, mais réelle, à la restauration de la civilité et du bon voisinage. Nul doute que le chemin sera long dans les sociétés les plus bloquées: la Flandre, la France…:). Mais il faut persévérer.

 

Qu’il nous soit permis de douter de l’adhésion sincère à cette éthique d’Electrabel, Fortis ou la Loterie Nationale, qui ont financé cette initiative… ce sont des sponsors aux visées publicitaires, qui n'en ont sans doute pas compris la portée profonde. Leur nature et leur comportement: exploitation financière de la population dans le cas d’Electrabel, comportement de raider dans le cas de Fortis, opium des jeux populistes dans le cas de la Loterie Nationale…ne semblent guère cadrer avec la restauration du lien social.

27/04/2008

Replacer l’Etat sous le contrôle de la société

swiss flag 1La naturalisation démocratique  

                                                                                 La campagne va s'ouvrir. Les Suisses diront le 1er juin prochain si la naturalisation d'un étranger peut être soumise à un scrutin populaire. L'initiative de l'UDC «pour des naturalisations démocratiques» entend en effet inscrire dans la Constitution la possibilité, pour les communes qui le souhaitent, de soumettre les candidats au passeport suisse à la sanction d'un vote populaire. Le texte de l'UDC entend rétablir la situation qui prévalait avant 2003, quand le Tribunal fédéral a déclaré contraires à la Constitution les naturalisations «par les urnes» pratiquées jusque-là dans une petite minorité de communes, alémaniques exclusivement.

Pour les juges fédéraux, les naturalisations par le peuple sont contraires à la Constitution parce qu'elles ne permettent pas de rendre une décision motivée, qu'elles exposent les candidats à des discriminations flagrantes, et qu'elles les contraignent à dévoiler au public, du moins dans les communes d'une certaine importance, des informations qui relèvent de leur sphère privée. Ces jugements ont provoqué une vague de réactions, au parlement fédéral, dans les cantons, et même parmi certains constitutionnalistes. L'UDC a dénoncé avec vigueur une ingérence des juges dans une question politique. Et en septembre 2003, un mois avant les élections fédérales, le parti lançait son initiative.

En parallèle, le conseiller aux Etats Thomas Pfisterer (PRD/AG) proposait par voie d'initiative parlementaire une sorte de voie moyenne. Son idée? Rétablir les naturalisations par le peuple, mais prévoir des voies de recours pour éviter les cas choquants. L'initiative Pfisterer a été à l'origine d'un contre-projet indirect (de rang législatif) opposé aujourd'hui à l'initiative de l'UDC. Mais les propositions initiales du radical argovien ont été notablement modifiées en cours de route. Ce n'est qu'en décembre dernier que les dernières divergences ont été éliminées. Les Chambres n'ont finalement pas voulu rétablir les naturalisations par les urnes. Tout au plus, dans les communes qui n'ont pas de parlement élu mais seulement des assemblées communales ouvertes à tous les citoyens, les demandes de naturalisations peuvent être soumises à ces dernières. Les refus doivent cependant pouvoir être contestés devant les tribunaux. (...) Récemment, les juges ont annulé la décision de l'assemblée communale de Buchs (AG) refusant le droit de cité à une femme musulmane au motif que celle-ci portait le voile - un motif jugé discriminatoire par le Tribunal fédéral. Le préavis de l'exécutif communal était favorable, et ce n'est que devant l'assemblée de commune que l'argument du port du voile avait été brièvement mentionné. Résultat: 19 voix contre, 15 seulement pour la naturalisation. (Le Temps, 31/03/2008)



2600725510Le propos n’est pas ici de commenter la vie politique suisse ni de se prononcer pour ou contre l’UDC. Quoi qu’on puisse en penser, il s’agit bien de rétablir la souveraineté du peuple sur l'octroi de la naturalisation.

Le principe général devrait pourtant aller de soi.

Dans la plupart des pays, la naturalisation est accordée par la bureaucratie administrative, lorsqu’elle ne l’est pas par le pouvoir exécutif, comme dans le cas des Juifs d’Afrique du Nord "devenus Français"…par décret. La rhétorique admise en la matière pose que le plus important est la volonté des individus ou des peuples concernés de "devenir"  des ressortissants – encore faudrait-il vérifier les motifs de cette volonté, et en établir la faisabilité au-delà d’une fiction administrative. Cette rhétorique oublie en outre un « détail » qui peut avoir son importance : l’opinion de la communauté dans son ensemble, qui deviendrait « le reste de la communauté » si ces populations venaient à lui être ajoutées.

Nous n’avons pas le souvenir de consultations populaires systématiques sur ces questions pourtant essentielles à la cohésion sociale. Tout se passe par des négociations individuelles ou collectives entre la bureaucratie d’Etat et ces populations. Quant au prétendu contrôle parlementaire, il ne suffit pas; qui peut croire que ses représentants élus aux assemblées, dotés d’un mandat flou et pluriannuel, contrôlés par des partis politiques existants, constituent une garantie suffisante de contrôle démocratique?   Il semble que dans le cas suisse, certains aient peur du peuple. Le peuple serait porteur de préjugés. Comme si le corset droit-de-l’hommiste, au visage juridique et bien-pensant, ne l’était pas. Il l’est bien entendu aussi, et de façon peut-être pire, car insidieuse. Qui peut croire que des juges inamovibles, fonctionnaires de l’Etat et au raisonnement formaliste coupé des attentes sociales, peuvent offrir une garantie de démocratie ? Dans le cas de cette femme qui portait le voile, il ne nous parait pas que le jugement populaire était discriminatoire. Des Suisses peuvent à bon droit estimer qu’une telle personne n’a ostensiblement pas adopté les moeurs vestimentaires, religieuses et le mode de vie propre à la culture suisse. Tout dépend si l’on admet ou non que cette culture existe et qu’il faut la préserver. Les juges du tribunal fédéral ont fait leur choix…  L’idée d’encadrer le jugement populaire n’est cependant pas mauvaise. Seulement, cet encadrement ne peut pas être juridique, étatique, bureaucratique. Il faut envisager des méthodes modernes de modération, de formation, de conscientisation de certaines limites. Des formateurs et des modérateurs experts auraient certainement leur rôle à jouer dans un cadre institutionnel ouvert.  

Rappelons enfin que les communes ne sont pas des communautés. Ce sont, dans la plupart des pays, de simples administrations, fussent-elles locales. Et ces administrations sont bien intégrées au système de l’Etat. Comme l’a montré récemment, dans un autre contexte, l’exemple d’un ministre de l’Intérieur flamand qui refusait, pour des raisons de forme, de nommer des bourgmestres qui avaient pourtant été élus

justice5

 

22:01 Écrit par TSCF dans Ethnicité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : suisse, nationalite, communaute |  Facebook |

24/03/2008

Professions réglementées

Rentes d’Etat et société de défiance

bonapartism4

La question des professions réglementées a récemment fait surface dans le débat politique. Mais elle a été mal posée, pointant du doigt l’existence d’avantages modestes au lieu d’analyser la formidable hypertrophie étatique qui en est la cause.  Le cas des taxis parisiens a par exemple attiré l’attention. Ils sont moins nombreux aujourd'hui qu'en 1925. On en comptait alors 25 000, ils ne sont plus que 15 000. Or depuis 1945 le PIB de la France a été multiplié, hors inflation, par plus de six, et les transports croissent à un rythme qui est le double de celui du PIB. On peut donc estimer que le nombre de taxis aurait dû être multiplié par bien plus de six pendant cette même période.  La raison en est que les taxis parisiens sont soumis à une autorisation d'installation de la préfecture. Cette règle est bien sûr aberrante en elle-même. On pourrait imaginer une obligation de déclaration en police à des fins de transparence et de traçabilité. Mais il n’appartient pas à une émanation du gouvernement de délivrer une autorisation d’exercer une  activité économique privée, à fortiori quand celle-ci ne présente pas un caractère particulièrement sensible au regard d’impératifs sanitaires ou d’ordre public.

bonapartism4

La lenteur administrative a débouché sur une insuffisance chronique des licences par rapport à l'évolution des besoins. La rareté des licences donne un avantage aux premiers installés, mais devient une barrière pour les nouveaux entrants. Les titulaires de licence ont d’autant plus à perdre à une augmentation du nombre de licences qu’ils ont payé la leur chère. Conséquence de cette rareté, les licences de taxi se négocient à prix d’or: entre 150.000 et 300.000 euros. Cette rente de  situation a fini par être légalisée aux dépens de l’ensemble des consommateurs. En contrepartie, la bureaucratie administrative est instituée en régulateur indispensable pour protéger la rente. Elle trouve son intérêt dans ce système qui implique la  perpétuation de son existence.  Le cas des taxis n’est pas isolé. Les cafés, les pharmaciens, les notaires, les vétérinaires... chacun, sauf les exclus, peut croire qu'il dispose d'une rente qui le protège. Les cafetiers bénéficient d'un quasi-numerus clausus, hérité d'une époque où la lutte contre l'alcoolisme était prioritaire, alors même que 95 % des achats d'alcool ne transitent plus par eux. Les vétérinaires ne peuvent avoir plus de deux assistants. Les coiffeurs doivent avoir un brevet professionnel lorsqu'ils exercent en ville, mais un CAP seulement lorsqu'ils exercent à domicile, ce qui est curieux… il s’agit tout de même d’une profession relativement simple, de quoi se mêle donc l’Etat?

bonapartism4

Le cas de la France est certes particulièrement risible. Mais il n’est pas exceptionnel. Dans les pays les plus corrompus, le régulateur crée de la rareté pour donner aux licences une valeur plus grande qu'il peut monnayer. Dans les pays occidentaux, la fabrication de la rareté artificielle débouche sur une alliance objective entre la bureaucratie d’Etat et des professions qui se retrouvent dès lors protégées, sans pour autant faire ombrage au pouvoir duquel elles deviennent l’allié objectif. Les gouvernements multiplient les « accès à la profession », dans le but officiel d’élever le niveau de gestion de ces professions, mais en réalité freinant la mobilité professionnelle, la formation sur le tas et la promotion sociale. Si un débat récent a focalisé l'attention sur les taxis et autres professions considérées comme relativement modestes, que dire des professions judiciaires protégées ou semi-protégées dont les exigences financières paralysent l'exécution des jugements et l'accès à la justice, des frais de notaires fixés légalement en dehors de toute concurrence et incluant des impôts injustifiés de l'Etat?

Il n’est point besoin d’être un grand économiste pour savoir que la rareté de l’offre augmente le prix du service. Ce d’autant que la personne qui aura acheté cette « charge » devra la rentabiliser. Les barrières réglementaires à l’entrée sur les marchés des biens et services ont un coût direct en termes de réduction de la qualité et des quantités, et d’accroissement des prix. Mais elles ont un coût indirect encore plus insidieux, dû à l’accroissement potentiel de la corruption qu’elles induisent, au blocage de la mobilité sociale, à la diminution du sentiment d’appartenir à un tout, et au développement du sentiment de la partialité de la puissance « publique ». La formation de phénomènes spéculatifs et le développement d’un égoïsme social sont la conséquence de l’existence d’une bureaucratie incapable et envahissante. La bureaucratie d’Etat divise la société, nuit à la qualité et à la quantité des services, et alimente l’inflation.

13/03/2008

Civisme et Droit-de-l’Hommisme

Ethnicité: les limitations bien-pensantes au droit d'expression

bonapartism4 

 

Le leader français d'extrême droite Jean-Marie Le Pen a été jugé coupable mercredi par la cour d'appel de Paris de provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale pour des propos d'avril 2004 sur les musulmans de France. En première instance, il avait échappé à toute condamnation, le tribunal correctionnel de Paris ayant "annulé les poursuites" contre lui. Mercredi, la 11e chambre de la cour d'appel a condamné le président du Front national à payer 10.000 euros d'amende et à verser 5.000 euros de dommages et intérêts à la Ligue des droits de l'Homme, partie civile. Le 2 avril 2004, le tribunal correctionnel de Paris avait condamné Jean-Marie Le Pen pour une interview au quotidien Le Monde, du 19 avril 2003, dans laquelle il avait déclaré: "Le jour où nous aurons en France, non plus 5 millions mais 25 millions de musulmans, ce sont eux qui commanderont". "Et les Français raseront les murs, descendront des trottoirs en baissant les yeux. Quand ils ne le font pas, on leur dit +qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça, tu cherches la bagarre? ». Et vous n'avez plus qu'à filer, sinon vous prenez une trempe", avait-il ajouté. Un mois plus tard, M. Le Pen revenait à la charge dans une interview au journal d'extrême droite Rivarol: "D'autant que quand je dis qu'avec 25 millions de musulmans chez nous, les Français raseront les murs, des gens dans la salle me disaient, non sans raison:"Mais M. Le Pen, c'est déjà le cas maintenant". C'est pour ces nouveaux propos qu'il a été condamné mercredi. "Le prévenu oppose les Français aux musulmans (...) et tend à susciter (...) un sentiment de rejet et d'hostilité envers la communauté musulmane", a considéré la cour mercredi. "Son propos instille dans l'esprit du public la conviction que la sécurité des Français passe par le rejet des musulmans et que l'inquiétude et la peur, liées à leur présence croissante en France, cesseront si leur nombre décroît et s'ils disparaissent", a-t-elle ajouté. (L’Echo, 12/03/2008)

 

 

Nous ne défendrons ici ni cette décision de justice, ni M. Le Pen. On ne peut néanmoins que s’interroger sur la fonction que remplit ce type de décisions. Il ne s’agit pas ici de justice, mais de théâtre, d’un théâtre qui, d’une part, stigmatise un homme politique en lui appliquant des qualifications qui nuisent à son image, et d’autre part, pose a priori que les situations évoquées ne sont pas réelles. Or ces propos, après tout, sont bien banals, et reflètent des situations ressenties par beaucoup de personnes. Ce théâtre vise, en faisant un exemple, à promouvoir - et ce n’est pas nouveau - le silence sur certaines situations sociales. Faut-il pour autant penser que l’arsenal législatif mis en place dans de nombreux pays a pour objectif de juguler les réactions de la population de souche au flot migratoire? C’est hautement probable. Quoiqu’il en soit, ce n’est pas en intimant silence à une partie de la population qu’on éliminera le problème. Cela revient à avoir recours au mécanisme du refoulement, prenant le risque que des pathologies sociales se développent à sa suite, réapparaissant, ici, ailleurs, sous une autre forme… Une société civile vibrante est celle qui retrouvera ses pleins droits civiques, en ce compris la pleine liberté de parole sur tous les sujets essentiels.

24/02/2008

Atteintes à l'Etat de Droit

germany5Pour une dépénalisation du droit fiscal

 

Le chef d'Etat du Liechtenstein a accusé l'Allemagne d'avoir "attaqué sa souveraineté" en acceptant que ses services secrets payent un informateur pour qu'il leur transmette des données bancaires liechtensteinoises.
"Chez nous une telle chose serait impensable. Nous ne plaçons pas les intérêts fiscaux au-dessus des principes de l'Etat de droit". "Nous refusons catégoriquement la façon de procéder du gouvernement allemand", a renchéri Klaus Tschütscher, le vice-chef du gouvernement liechtensteinois et ministre de la justice. "Les lois de la Principauté interdiraient une telle démarche." C'est pourquoi la justice liechtensteinoise a ouvert une enquête contre inconnu pour violation du secret d'entreprise au profit de l'étranger. Le Liechtenstein estime par ailleurs ne pas avoir à réformer son système bancaire. Depuis les années 2000, ses responsables pensent avoir pris les mesures nécessaires contre le blanchiment d'argent et la criminalité organisée. Les documents livrés par l'informateur ont déclenché l'un des plus gros scandales de fraude fiscale qu'ait connu l'Allemagne. La justice allemande enquête sur un bon millier de riches contribuables, soupçonnés d'avoir caché des fonds au Liechtenstein pour échapper au fisc. Les données explosives proviennent d'une liste confidentielle volée en 2002 à la banque LGT, propriété de la maison princière du Liechtenstein, par l'un de ses employés. (Le Temps, 18/02/2008).

 

 

germany2Plusieurs éléments sont frappants dans cette affaire.

 

1, C’est à juste titre que l'Etat du Liechtenstein accuse le gouvernement allemand de violer sa souveraineté. Mais l'implication des services secrets allemands pose d’autres problèmes. Ces services ont-ils outrepassé leur mandat constitutionnel? Oui, s'ils ont suscité la dénonciation. Non, s'ils n'ont fait que servir d'intermédiaire entre un informateur anonyme et la justice. Les responsables des services secrets, devant une commission de surveillance du Bundestag, ont assuré n'avoir jamais eu de contact auparavant avec l'espion. Ce qui est très peu plausible... d’autant qu’ils ont procédé à l’achat de ces informations pour un montant de 4 à 5 millions d'euros.

2, Si les actions fiscales du gouvernement allemand étaient régies par le droit commun, elles tomberaient sous le coup de qualifications infâmantes. Le recours à l’espionnage, à la corruption, les violations de la vie privée, les violations de domicile avec effraction via des perquisitions policières, s’ils n’étaient pas le fait d’un Etat qui s’exempte lui-même de sa responsabilité, seraient considérés comme des actes criminels et sanctionnés comme tels.

3, Il n’y a pas en la matière de réciprocité puisque les questions relatives à l’évasion fiscale se traitent au pénal. Ceci montre que la légalité n’est que l’habillage de la force. Puisque il n’y a ni réciprocité ni limites, à quand le rétablissement de la prison pour dettes, comme sous l’Ancien Régime?  La résistance à la pression fiscale fait par surcroît l’objet d’une stigmatisation morale. Elle est qualifiée de « fraude » ou même de « péché » (Sünde)…Dans une étude récente et de façon assez ridicule, l’OCDE considérait au premier degré l’évasion fiscale comme un mal. C’est dire à quel degré de subjectivité en est la «science économique», a fortiori lorsqu’elle est manipulée par un organisme qui est l’émanation des gouvernements.

4, La démagogie de partis politiques en compétition électorale les conduit à réclamer un interventionnisme accru. Les sociaux-démocrates ont appelé à la sévérité en cas de fraude fiscale grave, exigeant des peines de prison plutôt que des amendes! Un discours partagé par la CDU et Die Linke. Ce dernier parti, qui a le vent en poupe et ne cesse de dénoncer le fossé croissant entre une classe de super-riches et le reste des Allemands, espérait engranger des voix lors du scrutin régional de Hambourg grâce à ce scandale.

5, Or, opposer les «élites» financières aux citoyens normaux est en l’espèce un faux procès.  Au total, les citoyens normaux dissimulent bien plus que les riches. Il a pu être estimé que deux tiers des Allemands ne déclarent pas leurs avantages en nature ou un travail au noir. Un sondage du Bild-am-Sonntag montre que c’est à partir d’un revenu mensuel de 2500 euros que les Allemands commencent à ne plus déclarer l’intégralité de leurs revenus (c’est ce qu’indiquent 19% des sondés, un chiffre sans doute inférieur à la réalité) – c’est-à-dire à partir du montant approximatif où ces citoyens commencent à disposer d’un revenu qui serait disponible si le fisc ne les en dépouillait pas.

6, Ceci confirme que la pression fiscale est mal supportée. Ce seraient 400 milliards - une fois et demi le budget de l'Etat - qui échapperaient au fisc allemand vers l’étranger. L’amnistie lancée en 2004 a échoué: sur les 6 milliards d'euros espérés en retour, il n'en est revenu que 1,4 milliard.

7, Le cas allemand est symptomatique d’un contexte plus large. Depuis les traités de Maastricht et d’Amsterdam, l’Union Européenne ne cesse d’utiliser les nouveaux instruments étatiques intégrés dont elle s’est dotée, pour réduire les libertés financières. En matière de secret bancaire, non seulement le Lichtenstein mais la Belgique, le Luxembourg et la Suisse ont du montrer patte blanche. A chaque nouvelle règle, on sort un peu plus de la sphère d'application du secret bancaire. Depuis le 01.01.2008, un nouveau règlement du GAFI /FATF, organisme intergouvernemental chargé de la lutte contre le blanchiment d’argent, oblige les banques à indiquer le nom et le numéro de compte des donneurs d'ordres de virements internationaux. L’objectif recherché n’est pas réellement de lutter contre le blanchiment, mais de faciliter le contrôle de l’évasion fiscale.

8, Le bas niveau de confiance des citoyens envers les gouvernements, associé au niveau élevé des taxes, débouche sur l’évasion fiscale et l’économie souterraine. C’est là, et nulle part ailleurs, qu’il faut rechercher la racine du problème. Ce n’est pas en portant atteinte aux libertés et à l’Etat de Droit qu’on pourra résoudre cette question, mais en débattant ouvertement de l’équilibre entre le coût de l’Etat et les services qu’il rend.

03/02/2008

Confiance, communauté, et capital social

Microsociologie de la vie quotidienne

 
                                                                                                                  chateau4Le 20 novembre 2005, un couple d’origine africaine interpelle une dame alors qu’elle se trouve à l’appareil Bancontact du self-banking de la banque ING de La Hulpe, en lui demandant de lui expliquer le fonctionnement des automates. La victime se retourne pour discuter et un des 2 auteurs parvient à lui subtiliser sa carte de banque se trouvant dans l’appareil. La victime cède ensuite sa place au couple pour lui montrer la marche à suivre mais elle n’arrive évidemment pas à récupérer sa carte. L’homme lui propose de taper son code secret afin « débloquer » le système. La victime s’exécute, sans succès, et se rend compte que le couple lui a volé sa carte de banque. Le couple nie et sort ensuite de la banque. Quelques minutes plus tard, ce couple effectue 2 retraits d’argent à l’aide de la carte de banque de la victime au self-banque de la banque Fortis de La Hulpe et tente de retirer également de l’argent à la banque ING de Waterloo. (Annonce de la Police Fédérale)                                                                                                         

 Fait divers ? Chien écrasé ? Peut-être pas. Le modèle original de la communauté est, suivant les pères fondateurs de la sociologie, la communauté villageoise. Il est intéressant d’analyser comment ce couple africain détruit la confiance sociale dans ce qui a été un village convivial, et comment ce faisant, il contribue à l'érosion du capital social. 

chateau2Bien qu’appartenant à une « minorité visible », les intéressés se comportent comme des membres de la communauté et font appel à ses principes. Il y a d’abord une demande de support, qui est bien reçue par la victime car elle est prête à aider (support mutuel à l’intérieur de la communauté). Il y a ensuite une offre de support, "débloquer le système", qui s’inscrit dans la même veine (réciprocité communautaire). Il y a enfin une perversion de ce support mutuel en jouant sur ses bases : la confiance (anticipation de comportement positif) et la véracité (respect de la valeur de vérité dans l’utilisation du langage). On imagine l’impact qu’un tel micro-événement a pu avoir sur la confiance dans le village, et pas seulement chez la victime. 

chateau2La communauté souffre de l’irruption de populations qui ne se sentent pas appartenir au même tout, qui sont parfois démunies, et qui utilisent le langage comme une arme de persuasion sophistique plus que ne le fait l’Europe chrétienne. L’anomie sociale en croissance multiplie les cas de perturbation de la confiance en communauté, avec des degrés de gravité divers. Bien sûr, en l’espèce, d’autres facteurs détruisent la convivialité du village : la rotation des employés des services postaux et bancaires qui ne connaissent plus leurs clients personnellement; l’implantation de commerçants qui ne résident pas sur place et ne sont pas impliqués dans la vie locale; la spéculation immobilière qui détruit l’équilibre ville/campagne et creuse les différences sociales. Ces évolutions dépassent en partie le village, mais il appartient encore à ses habitants de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour restaurer ce qui subsiste des liens communautaires.

chateau2Qui a théorisé l’importance de la confiance dans la vie sociale? Pas seulement les spécialistes récents du capital social réunis autour de Robert Putnam à la John F. Kennedy School of Government à Harvard University. L’un des contributeurs est… Alain Peyrefitte, un des barons du gaullisme. S’agissait-il de l’intuition d’un nègre plus astucieux que l’auteur officiel, ou de l’expression d’un aveu indirect de culpabilité ?  En 1995, Peyrefitte publiait un essai intitulé "La société de confiance" sur les causes du développement et du sous-développement dans le monde. Nombreux exemples à l'appui, il avançait l'idée selon laquelle les principaux facteurs du développement ne sont pas à rechercher dans certaines causes matérielles telles que le climat ou les ressources naturelles, mais dans le "tiers facteur immatériel" c'est-à-dire la culture, les mentalités. Plus précisément, le ressort du développement réside dans la constitution d'une société de confiance, confiance que l'État place dans l'initiative individuelle, mais surtout confiance que les individus accordent à l'État, se reconnaissent entre eux, et se font à eux-mêmes. C’est cet "éthos de confiance" qui  aurait permis le développement de l'Europe occidentale ces derniers siècles.

chateau2

Qui a dit par ailleurs que «l’État réglemente toujours dans les moindres détails l’ensemble des domaines de la société civile, vidant ainsi le dialogue social de son contenu, entravant la concurrence, favorisant le corporatisme et la défiance. Alors que notre époque requiert du travail en réseau, de l’initiative et de la confiance, tout se décide encore d’en haut, tout est contrôlé dans un climat de méfiance générale»?… la commission Attali, auteure d’un rapport pour la « libération de la croissance française » (2008).

Il doit s’agir d’un retour du refoulé, tant il est vrai que les bonapartistes français, qu’ils fussent gaullistes ou socialistes, n’ont eu de cesse de détruire cette confiance qu’ils invoquent ou dont ils dénoncent l’absence.  

chateau2La détérioration de la confiance en communauté est le plus merveilleux instrument qui soit pour mettre en dépendance des citoyens devenus incapables de se réguler eux-mêmes. Sont irresponsables ceux qui, dans divers pays, répandent des informations fausses, exagérées ou inopportunes sur de prétendus risques terroristes. Il y a là une tentative de miner la confiance et de se rendre indispensable en tant qu’organe étatique aux yeux d’une population qui se sent menacée et ne croit plus ni  en l’avenir, ni en elle-même. La destruction de la confiance conviviale affaiblit le corps social, alimente les conflits, et favorise la mise en place d’une société de surveillance.

La confiance, un signe et un facteur de l’existence d’un abondant capital social, n’est pas une utopie. De nombreuses success stories récentes, comme celles de Wikipedia ou d’Ebay, fonctionnent sur la base de la confiance. Une grande part des relations d’affaires, la marche opérationnelle de grandes entreprises comme la Poste, sont aussi largement basées sur la confiance. Cela peut nous inciter à faire ce qui est en notre pouvoir pour commencer à restaurer cette attitude qui forme la base de la communauté. Cela commence au niveau individuel et comportemental : le regard, le sourire, la civilité, l’entraide de voisinage, le respect de la parole donnée, une attitude positive envers autrui, la réciprocité, une assertivité saine, sont des pas précieux pour commencer à inverser la funeste tendance qui nous est réservée par les gens du pouvoir.