25/05/2008

Convivialité

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La semaine du bonjour: les gestes élémentaires

 

 

Si vous dites "bonjour" spontanément à un inconnu en rue entre le 5 et le 9 mai, tout ce que vous risquez est de gagner 25 ou 25.000 euros. Des membres de "Message sans nom", un groupe qui milite pour une société plus amicale et soucieuse de l'autre, arpenteront en effet les rues à la recherche de ces "bonjours" spontanés durant la "Semaine du bonjour". "Message sans nom" part du principe que de petits changements suffisent à rendre la société plus agréable. Pour récompenser les personnes amicales, une "équipe du bonjour" anonyme arpentera les rues du pays et offrira jusqu'à 100 fois 25 euros par jour à qui leur dira bonjour spontanément. Deux d'entre eux gagneront même 25.000 euros. "C'est facile de mobiliser les gens mais il faut un encouragement. Notre objectif est donc de donner une petite étincelle à ce geste simple que nous voulons installer", explique le directeur créatif de la campagne. 

 

La Semaine du Bonjour, qui s'est déroulée du 5 au 9 mai, a remporté un grand succès, a indiqué mardi Piet Jaspaert, coordinateur de l'asbl Message sans Nom. L'action va désormais être déclinée avec l'accroche "Dites bonjour et gagnez... un million de sourires, un collègue de bonne humeur, des voisins sympas...". Les plus courtois ne seront donc plus récompensés d'une somme d'argent. Avec le slogan "Dites bonjour et gagnez 25.000 euros", la campagne a sillonné la Belgique la semaine dernière. "La campagne a aussi énormément attiré l'attention des médias et celle des institutions et des entreprises", a indiqué Piet Jaspaert. Le but était d'offrir 25 euros à 100 personnes qui diraient spontanément "Bonjour" dans la rue. L'équipe n'a pu trouver que 35 "Bonjours" spontanés par jour. "Cela prouve qu'il faut oeuvrer pour une société plus amicale et attentive", a jouté M. Jaspaert. La campagne va être prolongée ces prochaines semaines. Via le site web www.messagesansnom.be, des idées sont récoltées pour dire "bonjour" d'une façon nouvelle. Les meilleurs idées seront publiées fin 2008 dans un livre édité par Message sans Nom. La campagne a reçu beaucoup d'attention de l'étranger également (Belga, 29/04/2008 et 13/05/2008).

 

 

Derrière sa simplicité apparente, cette initiative va loin! Elle a le mérite de reposer sur leurs bases les gestes élémentaires qui sont indispensables non seulement pour la communication interpersonnelle, mais pour le vivre-ensemble et, finalement, pour la création de capital social durable.

 

social capital 4Quelles que soient les vicissitudes de la vie sociale ou nos frustrations individuelles, il faut poser ces actes minimaux sur lesquelles tout rapport social se construit : la reconnaissance de l’autre dans l’espace public par le regard, le sourire et le salut. Peu importe si ce salut est mal reçu, ne reçoit pas de réponse, ou est mal interprété. Il faut avoir le courage et la patience d’apporter cette contribution individuelle modeste, mais réelle, à la restauration de la civilité et du bon voisinage. Nul doute que le chemin sera long dans les sociétés les plus bloquées: la Flandre, la France…:). Mais il faut persévérer.

 

Qu’il nous soit permis de douter de l’adhésion sincère à cette éthique d’Electrabel, Fortis ou la Loterie Nationale, qui ont financé cette initiative… ce sont des sponsors aux visées publicitaires, qui n'en ont sans doute pas compris la portée profonde. Leur nature et leur comportement: exploitation financière de la population dans le cas d’Electrabel, comportement de raider dans le cas de Fortis, opium des jeux populistes dans le cas de la Loterie Nationale…ne semblent guère cadrer avec la restauration du lien social.

24/03/2008

Professions réglementées

Rentes d’Etat et société de défiance

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La question des professions réglementées a récemment fait surface dans le débat politique. Mais elle a été mal posée, pointant du doigt l’existence d’avantages modestes au lieu d’analyser la formidable hypertrophie étatique qui en est la cause.  Le cas des taxis parisiens a par exemple attiré l’attention. Ils sont moins nombreux aujourd'hui qu'en 1925. On en comptait alors 25 000, ils ne sont plus que 15 000. Or depuis 1945 le PIB de la France a été multiplié, hors inflation, par plus de six, et les transports croissent à un rythme qui est le double de celui du PIB. On peut donc estimer que le nombre de taxis aurait dû être multiplié par bien plus de six pendant cette même période.  La raison en est que les taxis parisiens sont soumis à une autorisation d'installation de la préfecture. Cette règle est bien sûr aberrante en elle-même. On pourrait imaginer une obligation de déclaration en police à des fins de transparence et de traçabilité. Mais il n’appartient pas à une émanation du gouvernement de délivrer une autorisation d’exercer une  activité économique privée, à fortiori quand celle-ci ne présente pas un caractère particulièrement sensible au regard d’impératifs sanitaires ou d’ordre public.

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La lenteur administrative a débouché sur une insuffisance chronique des licences par rapport à l'évolution des besoins. La rareté des licences donne un avantage aux premiers installés, mais devient une barrière pour les nouveaux entrants. Les titulaires de licence ont d’autant plus à perdre à une augmentation du nombre de licences qu’ils ont payé la leur chère. Conséquence de cette rareté, les licences de taxi se négocient à prix d’or: entre 150.000 et 300.000 euros. Cette rente de  situation a fini par être légalisée aux dépens de l’ensemble des consommateurs. En contrepartie, la bureaucratie administrative est instituée en régulateur indispensable pour protéger la rente. Elle trouve son intérêt dans ce système qui implique la  perpétuation de son existence.  Le cas des taxis n’est pas isolé. Les cafés, les pharmaciens, les notaires, les vétérinaires... chacun, sauf les exclus, peut croire qu'il dispose d'une rente qui le protège. Les cafetiers bénéficient d'un quasi-numerus clausus, hérité d'une époque où la lutte contre l'alcoolisme était prioritaire, alors même que 95 % des achats d'alcool ne transitent plus par eux. Les vétérinaires ne peuvent avoir plus de deux assistants. Les coiffeurs doivent avoir un brevet professionnel lorsqu'ils exercent en ville, mais un CAP seulement lorsqu'ils exercent à domicile, ce qui est curieux… il s’agit tout de même d’une profession relativement simple, de quoi se mêle donc l’Etat?

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Le cas de la France est certes particulièrement risible. Mais il n’est pas exceptionnel. Dans les pays les plus corrompus, le régulateur crée de la rareté pour donner aux licences une valeur plus grande qu'il peut monnayer. Dans les pays occidentaux, la fabrication de la rareté artificielle débouche sur une alliance objective entre la bureaucratie d’Etat et des professions qui se retrouvent dès lors protégées, sans pour autant faire ombrage au pouvoir duquel elles deviennent l’allié objectif. Les gouvernements multiplient les « accès à la profession », dans le but officiel d’élever le niveau de gestion de ces professions, mais en réalité freinant la mobilité professionnelle, la formation sur le tas et la promotion sociale. Si un débat récent a focalisé l'attention sur les taxis et autres professions considérées comme relativement modestes, que dire des professions judiciaires protégées ou semi-protégées dont les exigences financières paralysent l'exécution des jugements et l'accès à la justice, des frais de notaires fixés légalement en dehors de toute concurrence et incluant des impôts injustifiés de l'Etat?

Il n’est point besoin d’être un grand économiste pour savoir que la rareté de l’offre augmente le prix du service. Ce d’autant que la personne qui aura acheté cette « charge » devra la rentabiliser. Les barrières réglementaires à l’entrée sur les marchés des biens et services ont un coût direct en termes de réduction de la qualité et des quantités, et d’accroissement des prix. Mais elles ont un coût indirect encore plus insidieux, dû à l’accroissement potentiel de la corruption qu’elles induisent, au blocage de la mobilité sociale, à la diminution du sentiment d’appartenir à un tout, et au développement du sentiment de la partialité de la puissance « publique ». La formation de phénomènes spéculatifs et le développement d’un égoïsme social sont la conséquence de l’existence d’une bureaucratie incapable et envahissante. La bureaucratie d’Etat divise la société, nuit à la qualité et à la quantité des services, et alimente l’inflation.

13/03/2008

Civisme et Droit-de-l’Hommisme

Ethnicité: les limitations bien-pensantes au droit d'expression

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Le leader français d'extrême droite Jean-Marie Le Pen a été jugé coupable mercredi par la cour d'appel de Paris de provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale pour des propos d'avril 2004 sur les musulmans de France. En première instance, il avait échappé à toute condamnation, le tribunal correctionnel de Paris ayant "annulé les poursuites" contre lui. Mercredi, la 11e chambre de la cour d'appel a condamné le président du Front national à payer 10.000 euros d'amende et à verser 5.000 euros de dommages et intérêts à la Ligue des droits de l'Homme, partie civile. Le 2 avril 2004, le tribunal correctionnel de Paris avait condamné Jean-Marie Le Pen pour une interview au quotidien Le Monde, du 19 avril 2003, dans laquelle il avait déclaré: "Le jour où nous aurons en France, non plus 5 millions mais 25 millions de musulmans, ce sont eux qui commanderont". "Et les Français raseront les murs, descendront des trottoirs en baissant les yeux. Quand ils ne le font pas, on leur dit +qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça, tu cherches la bagarre? ». Et vous n'avez plus qu'à filer, sinon vous prenez une trempe", avait-il ajouté. Un mois plus tard, M. Le Pen revenait à la charge dans une interview au journal d'extrême droite Rivarol: "D'autant que quand je dis qu'avec 25 millions de musulmans chez nous, les Français raseront les murs, des gens dans la salle me disaient, non sans raison:"Mais M. Le Pen, c'est déjà le cas maintenant". C'est pour ces nouveaux propos qu'il a été condamné mercredi. "Le prévenu oppose les Français aux musulmans (...) et tend à susciter (...) un sentiment de rejet et d'hostilité envers la communauté musulmane", a considéré la cour mercredi. "Son propos instille dans l'esprit du public la conviction que la sécurité des Français passe par le rejet des musulmans et que l'inquiétude et la peur, liées à leur présence croissante en France, cesseront si leur nombre décroît et s'ils disparaissent", a-t-elle ajouté. (L’Echo, 12/03/2008)

 

 

Nous ne défendrons ici ni cette décision de justice, ni M. Le Pen. On ne peut néanmoins que s’interroger sur la fonction que remplit ce type de décisions. Il ne s’agit pas ici de justice, mais de théâtre, d’un théâtre qui, d’une part, stigmatise un homme politique en lui appliquant des qualifications qui nuisent à son image, et d’autre part, pose a priori que les situations évoquées ne sont pas réelles. Or ces propos, après tout, sont bien banals, et reflètent des situations ressenties par beaucoup de personnes. Ce théâtre vise, en faisant un exemple, à promouvoir - et ce n’est pas nouveau - le silence sur certaines situations sociales. Faut-il pour autant penser que l’arsenal législatif mis en place dans de nombreux pays a pour objectif de juguler les réactions de la population de souche au flot migratoire? C’est hautement probable. Quoiqu’il en soit, ce n’est pas en intimant silence à une partie de la population qu’on éliminera le problème. Cela revient à avoir recours au mécanisme du refoulement, prenant le risque que des pathologies sociales se développent à sa suite, réapparaissant, ici, ailleurs, sous une autre forme… Une société civile vibrante est celle qui retrouvera ses pleins droits civiques, en ce compris la pleine liberté de parole sur tous les sujets essentiels.

03/02/2008

Confiance, communauté, et capital social

Microsociologie de la vie quotidienne

 
                                                                                                                  chateau4Le 20 novembre 2005, un couple d’origine africaine interpelle une dame alors qu’elle se trouve à l’appareil Bancontact du self-banking de la banque ING de La Hulpe, en lui demandant de lui expliquer le fonctionnement des automates. La victime se retourne pour discuter et un des 2 auteurs parvient à lui subtiliser sa carte de banque se trouvant dans l’appareil. La victime cède ensuite sa place au couple pour lui montrer la marche à suivre mais elle n’arrive évidemment pas à récupérer sa carte. L’homme lui propose de taper son code secret afin « débloquer » le système. La victime s’exécute, sans succès, et se rend compte que le couple lui a volé sa carte de banque. Le couple nie et sort ensuite de la banque. Quelques minutes plus tard, ce couple effectue 2 retraits d’argent à l’aide de la carte de banque de la victime au self-banque de la banque Fortis de La Hulpe et tente de retirer également de l’argent à la banque ING de Waterloo. (Annonce de la Police Fédérale)                                                                                                         

 Fait divers ? Chien écrasé ? Peut-être pas. Le modèle original de la communauté est, suivant les pères fondateurs de la sociologie, la communauté villageoise. Il est intéressant d’analyser comment ce couple africain détruit la confiance sociale dans ce qui a été un village convivial, et comment ce faisant, il contribue à l'érosion du capital social. 

chateau2Bien qu’appartenant à une « minorité visible », les intéressés se comportent comme des membres de la communauté et font appel à ses principes. Il y a d’abord une demande de support, qui est bien reçue par la victime car elle est prête à aider (support mutuel à l’intérieur de la communauté). Il y a ensuite une offre de support, "débloquer le système", qui s’inscrit dans la même veine (réciprocité communautaire). Il y a enfin une perversion de ce support mutuel en jouant sur ses bases : la confiance (anticipation de comportement positif) et la véracité (respect de la valeur de vérité dans l’utilisation du langage). On imagine l’impact qu’un tel micro-événement a pu avoir sur la confiance dans le village, et pas seulement chez la victime. 

chateau2La communauté souffre de l’irruption de populations qui ne se sentent pas appartenir au même tout, qui sont parfois démunies, et qui utilisent le langage comme une arme de persuasion sophistique plus que ne le fait l’Europe chrétienne. L’anomie sociale en croissance multiplie les cas de perturbation de la confiance en communauté, avec des degrés de gravité divers. Bien sûr, en l’espèce, d’autres facteurs détruisent la convivialité du village : la rotation des employés des services postaux et bancaires qui ne connaissent plus leurs clients personnellement; l’implantation de commerçants qui ne résident pas sur place et ne sont pas impliqués dans la vie locale; la spéculation immobilière qui détruit l’équilibre ville/campagne et creuse les différences sociales. Ces évolutions dépassent en partie le village, mais il appartient encore à ses habitants de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour restaurer ce qui subsiste des liens communautaires.

chateau2Qui a théorisé l’importance de la confiance dans la vie sociale? Pas seulement les spécialistes récents du capital social réunis autour de Robert Putnam à la John F. Kennedy School of Government à Harvard University. L’un des contributeurs est… Alain Peyrefitte, un des barons du gaullisme. S’agissait-il de l’intuition d’un nègre plus astucieux que l’auteur officiel, ou de l’expression d’un aveu indirect de culpabilité ?  En 1995, Peyrefitte publiait un essai intitulé "La société de confiance" sur les causes du développement et du sous-développement dans le monde. Nombreux exemples à l'appui, il avançait l'idée selon laquelle les principaux facteurs du développement ne sont pas à rechercher dans certaines causes matérielles telles que le climat ou les ressources naturelles, mais dans le "tiers facteur immatériel" c'est-à-dire la culture, les mentalités. Plus précisément, le ressort du développement réside dans la constitution d'une société de confiance, confiance que l'État place dans l'initiative individuelle, mais surtout confiance que les individus accordent à l'État, se reconnaissent entre eux, et se font à eux-mêmes. C’est cet "éthos de confiance" qui  aurait permis le développement de l'Europe occidentale ces derniers siècles.

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Qui a dit par ailleurs que «l’État réglemente toujours dans les moindres détails l’ensemble des domaines de la société civile, vidant ainsi le dialogue social de son contenu, entravant la concurrence, favorisant le corporatisme et la défiance. Alors que notre époque requiert du travail en réseau, de l’initiative et de la confiance, tout se décide encore d’en haut, tout est contrôlé dans un climat de méfiance générale»?… la commission Attali, auteure d’un rapport pour la « libération de la croissance française » (2008).

Il doit s’agir d’un retour du refoulé, tant il est vrai que les bonapartistes français, qu’ils fussent gaullistes ou socialistes, n’ont eu de cesse de détruire cette confiance qu’ils invoquent ou dont ils dénoncent l’absence.  

chateau2La détérioration de la confiance en communauté est le plus merveilleux instrument qui soit pour mettre en dépendance des citoyens devenus incapables de se réguler eux-mêmes. Sont irresponsables ceux qui, dans divers pays, répandent des informations fausses, exagérées ou inopportunes sur de prétendus risques terroristes. Il y a là une tentative de miner la confiance et de se rendre indispensable en tant qu’organe étatique aux yeux d’une population qui se sent menacée et ne croit plus ni  en l’avenir, ni en elle-même. La destruction de la confiance conviviale affaiblit le corps social, alimente les conflits, et favorise la mise en place d’une société de surveillance.

La confiance, un signe et un facteur de l’existence d’un abondant capital social, n’est pas une utopie. De nombreuses success stories récentes, comme celles de Wikipedia ou d’Ebay, fonctionnent sur la base de la confiance. Une grande part des relations d’affaires, la marche opérationnelle de grandes entreprises comme la Poste, sont aussi largement basées sur la confiance. Cela peut nous inciter à faire ce qui est en notre pouvoir pour commencer à restaurer cette attitude qui forme la base de la communauté. Cela commence au niveau individuel et comportemental : le regard, le sourire, la civilité, l’entraide de voisinage, le respect de la parole donnée, une attitude positive envers autrui, la réciprocité, une assertivité saine, sont des pas précieux pour commencer à inverser la funeste tendance qui nous est réservée par les gens du pouvoir. 

02/01/2008

Le besoin de communauté

Socialisation virtuelle: crée-t-elle du capital social?

 

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Le Canada remporte la palme des pays "accros" au populaire site de socialisation Facebook, avec un citoyen sur quatre y multipliant les "amis", une nouvelle façon de rapprocher la population dans cette vaste contrée friande de nouvelles technologies. "Les Canadiens ont une plus grande affinité (que les autres) avec Facebook", estime Greg Elmer, directeur du laboratoire de recherche sur l'impact culturel des technologies de l'information (infoscape lab) à l'université Ryerson de Toronto. Né début 2004 aux Etats-Unis, Facebook est le deuxième site de socialisation le plus populaire du monde, derrière son rival MySpace qui compte plus de 100 millions de membres. "Facebook consiste à retrouver vos amis alors qu'un site comme MySpace vise à se présenter soi-même aux autres (...) La communication et la socialisation en ligne me semblent plus canadiennes que l'autopromotion du soi à laquelle les jeunes Américains sont éduqués", explique-t-il à l'AFP. La métropole canadienne Toronto se targuait en mai d'être la capitale mondiale de Facebook en nombre absolu d'utilisateurs, un titre perdu depuis au profit de Londres. Mais la capitale britannique compte le double de la population de Toronto. La popularité de Facebook à Toronto s'explique par la présence d'universités, sa géographie étendue (passer de la banlieue au centre-ville peut y prendre des heures), sa culture financière (première place financière au Canada) et sa diversité ethnique, résume M. Elmer. Selon les données du recensement canadien, près de la moitié des cinq millions d'habitants de la région de Toronto sont des "immigrants". Et nombre d'entre eux utilisent des sites de socialisation pour maintenir le contact à l'étranger ou en développer sur place, estiment les chercheurs. (…) Si plusieurs employés gouvernementaux au Canada se voient refuser l'accès à Facebook, les politiques, eux, y multiplient les amitiés. Le Premier ministre canadien Stephen Harper compte 6.800 supporters, dépassé par les leaders de l'opposition, le libéral Stéphane Dion (10.500), et du Parti néo-démocrate, Jack Layton (8.600). Plusieurs commentateurs et experts s'interrogent sur la notion "d'amitié" véhiculée par Facebook, un terme générique décrivant chaque relation d'un individu à un autre qui gommerait les différents types de relations (famille, travail, connaissance, etc.) et tronquerait le sens profond de l'amitié. "Si Facebook est le principal outil utilisé par vos amis pour communiquer entre eux et que vous n'en êtes pas membres vous pouvez être exclu socialement", remarque Phillip Jeffrey, étudiant à l'Université de Colombie-Britannique (ouest) qui planifie d'écrire sa thèse de doctorat sur ce site de socialisation. (RTL Info, 27/12/2007).  

 

 

Merci à Greg Elmer pour ses intéressants commentaires. Il est exact que MySPace propose de l’auto-promotion de nature individualiste, tandis que Facebook, Hi5 et d’autres proposent de la socialisation virtuelle afin de pallier le déficit de lien social. Les causes du déficit de lien social en Ontario sont indiquées par l’article: taille excessive des conurbations et immigration de masse qui entraînent un déracinement et une diversité extrêmes.

 

3506885233Il est vrai également que la notion d’"amitié" mise en avant par ces sites est douteuse. Est réputé "ami" celui ou celle qui accepte de vous voir figurer dans sa liste, et vice-versa. Cela ne suppose pas forcément de connaissance mutuelle réelle ni d’intimité, encore moins de solidarité. Quant aux "amis" virtuels des hommes politiques, ce sont des noms dans une liste, peut-être une clientèle politique en quête du regard de l’homme connu, en tout cas une cible pour le marketing politique. Au fond, ces liens de soit disant amitié se réduisent à l’existence d’une image publique. Une image qui peut être plus ou moins trafiquée, ce qui est contraire à tous les principes de production de capital social durable. Ainsi, une recherche menée par nos soins a-t-elle montré que 78% des personnes utilisant un site ou réseau de socialisation altéraient au moins un élément essentiel de leur identité sociale. Dans le cas des jeunes et des adolescents, il y a plus fréquemment une communauté existante qui utilise l’outil virtuel pour rester en contact, prolonger les contacts après l’école, échanger des objets rituels qui cimentent le lien (vidéos, photos, etc.). C’est sans doute l’utilisation idéale de l’outil, consistant à conforter des réseaux déjà existants. Mais Phillip Jeffrey signale le risque inhérent à une utilisation intensive: le lien communautaire peut être confisqué par l’outil, au point que ne pas l’utiliser peut vous conduire à être exclu socialement!

 

3506885233Dans tous les cas, qu’il nous soit permis d’exprimer notre scepticisme quant à la capacité de ces "solutions" a générer du lien social, durable et réel, par substitution aux opportunités naturelles du travail, du voisinage, de la famille ou des soirées. Le fait est que ces vecteurs naturels ne sont plus efficaces, et c’est là-dessus qu’il nous faut nous interroger. Pour leur rendre leur efficacité, il faudrait des changements profonds. D’autres politiques de cohésion sociale, d’urbanisme, de participation communale, d’identité ethnique. Une révision en profondeur des valeurs actuelles - individualistes, consuméristes et hédonistes. D’autres lieux ou des lieux revivifiés de rencontre. Des codes de communication et de comportement social plus clairs et mieux connus de tous. Un réapprentissage du regard, du sourire, de la civilité. De multiples orientations pourraient aider à rendre à notre société sa capacité d’intégration. Le débat ne fait sans doute que commencer… de façon générale, la socialisation virtuelle n'est pas négative, peut même être très positive, mais, rendue nécessaire par le dysfonctionnement de la société, elle ne peut paradoxalement fonctionner correctement que si la société fonctionne encore assez correctement: confiance, véracité, sens de l'engagement, capacité d'accepter la réalité, convivialité, volonté sincère de créer du lien sont nécessaires pour passer sans encombre du virtuel au réel.

26/12/2007

Le capital social en Allemagne

2_moyenneNoël: la fête du lien social?  

 

On pouvait s'en douter : les gens vivant dans des agglomérations à fort pouvoir d'achat ne sont pas les plus heureux. Le bien-être de la population est plus élevé en dehors des centres, là où les relations sociales sont encore intactes, signale une étude de Deutsche Bank Research. Les Allemands se portant le mieux vivent apparemment dans la région d'Ulm. L'analyse du bien-être est très tendance en Allemagne. (…) Pour cerner le problème, les chercheurs de la principale banque allemande ont identifié six critères : trois facteurs "mous" qu'ils ont relevés par sondage (la satisfaction des gens avec leur propre vie, leur confiance dans les compatriotes et leur état de santé) et trois autres facteurs "durs" pris dans les statistiques officielles (le taux de chômage, la natalité et le revenu). Il en ressort que parmi les 97 régions d'aménagement du territoire allemand, la palme du bien-être revient à la région Danube-Iller autour d'Ulm, à cheval sur le Bade-Wurtemberg et la Bavière. Suivent l'est du Wurtemberg, région à faible population, et puis deux régions urbaines, Osnabrück, centre paisible de Basse-Saxe, et les faubourgs méridionaux de Hambourg. A Ulm et environs, les gens ne se considèrent pas comme étant particulièrement satisfaits, mais ils ont beaucoup de confiance dans leur entourage. Si le pouvoir d'achat à lui seul rendait les gens heureux, les grandes villes du sud de l'Allemagne arriveraient en tête. Or, Stuttgart, capitale de l'automobile, n'est que vingt-deuxième et Munich, "la ville mondiale au grand coeur", vingt-cinquième. Bonn (en position 31) arrive bien avant Berlin (80) qui lui a pourtant ravi le titre de capitale. Les auteurs de l'étude relèvent que dans des régions heureuses comme Biberach (Bade-Wurtemberg), les gens se distinguent par un engagement culturel élevé; ailleurs, ils fréquentent des associations sportives et autres. Des dirigeants politiques, qui multiplient les crèches pour augmenter la natalité, les auteurs de l'étude suggèrent une approche plus large : dans des régions à fort chômage et à faible consensus social, on ne fait pas d'enfants, même s'il y a des crèches (source: Marcel Linden, La Libre, 24/12/2007).

 
 

german flagVoilà que la Deutsche Bank se préoccupe du capital social au point de tenter de le mesurer en Allemagne. On laissera à M. Linden, lui qui a souvent quelques difficultés avec la langue française, la responsabilité de sa distinction entre les facteurs durs et les facteurs mous. Plus intéressant est que le capital social est « tendance » en Allemagne, au point que le président de l’Etat fédéral insiste dans son discours de Noël sur le renforcement nécessaire des liens entre générations. On peut par hypothèse rapprocher cet intérêt accru pour le capital social, des mutations brusques et radicales opérées sous un gouvernement social-démocrate: en vrac, abandon du droit du sang, romanisation de l’orthographe, modifications néolibérales du droit de la négociation, abandon du Mark, réforme de l’actionnariat d’entreprise (qui s’est traduit par la fin accélérée des participations croisées avec soutien bancaire constitutives du capitalisme à l’allemande), affaiblissement Hartz-IV des protections socio-économiques…il n’est pas étonnant que tout ceci, en portant atteinte à la base même du système allemand: l’esprit de communauté, ait entrainé un affaiblissement du capital social, et que cette société dont l’esprit de communauté avait toujours été fort soit à la recherche de ce qu’elle est peut-être en train de perdre. Malgré la confusion du résumé qui nous est fait, on voit se confirmer le lien entre le bonheur (ou la satisfaction, ou la qualité de vie perçue), d’une part, et le capital social (confiance en autrui, engagement associatif, densité des relations sociales, faible taille des communautés), d’autre part.

15/06/2007

Les illusions dangereuses

 Etat, Communauté, et piété filiale

 

 

chinese flagLes autorités de la région de Changyuan, dans le centre de la Chine, envisagent d'accorder des promotions sociales aux fonctionnaires selon des critères privilégiant l'amour des parents, a annoncé samedi l'agence Chine nouvelle. Un demi-millier de membres de la famille, d'amis, de collègues et de voisins vont ainsi être interrogés spécialement par des enquêteurs qui s'intéresseront au comportement de tous les fonctionnaires. Seront tout particulièrement étudiées à la loupe les valeurs familiales et les habitudes de chacun en matière de consommation d'alcool et de pratiques du jeu. Les conclusions de ces enquêtes serviront de base à d'éventuelles promotions au travail. "Notre personnel doit respecter les valeurs chinoises traditionnelles de piété filiale et de responsabilité familiale qui sont le pilier d'une carrière réussie", explique le chef du Parti communiste local, Liu Sen, cité par l'agence. Les autorités chinoises craignent un effritement des valeurs morales dans les jeunes générations avides de profiter des avantages de l'extraordinaire boom économique de ces dernières années. (Reuters 2007)
 

 

La piété filiale est une valeur connue pour être importante dans les rapports intergénérationnels dans les sociétés asiatiques. Nos publications ont montré un effritement relativement ample de ces valeurs au profit d’un individualisme hédoniste de type occidental. Les craintes des "autorités chinoises", qui ont fait l’objet de commentaires stupides en Occident, ne sont donc peut-être pas infondées.

 

La question est de savoir dans quelle mesure il revient à l’Etat de restructurer la société, que ce soit en Chine ou ailleurs. Dans nos pays, la manipulation de la fiscalité et du dispositif judiciaire afin d’influer sur tel ou tel paramètre fait le pain quotidien de politiciens et de juristes qui sont autant d’apprentis sorciers. Ces tentatives mal informées et souvent peu pertinentes recouvrent l’illusion dangereuse suivant laquelle il serait possible de diriger, de façon volontariste, l’évolution complexe de la société. Elle exploitent les sentiments de désarroi, d’insécurité ou d’injustice de la population pour justifier l’existence de l’Etat, l’extension de ses pouvoirs, ou la désignation de tel de ses dirigeants qui s'efforçe d'apparaitre plus rassurant ou plus dynamique.

 

Ces tendances endémiques à l’étatisation ne posent pas seulement un problème d’efficacité, mais aussi un problème de démocratie. Dans un système démocratique, en effet, l’Etat est sous le contrôle de la société, et non le contraire. Cela suppose que cette dernière soit robuste. Ce qui n’est possible qu’à la condition que les inégalités économiques soient limitées, que le corps social soit homogène sur le plan ethnoculturel, et qu’il dispose d’un niveau d’éducation suffisant.

 

Une cohésion sociale accrue se traduit par la régression des symptômes de pathologie sociale (tels que taux élevé de dépressions, de suicides, de crimes) ainsi que par un plus grand engagement civique.